[JdD] – Peur

Dès notre rencontre, il y a avait visiblement un trait de caractère de l’animal qui pouvait mettre de l’ombre à notre futur relation, non seulement hyperémotif, timide et craintif de nature, Kelso avait déjà rencontré quelques mauvaises réactions humaines lui ayant appris à fuir quoi qu’il arrive, et de n’importe quelle manière. Jeune cheval traumatisé, il tirait au renard à la moindre inquiétude, aussi bien à l’attache que en main, il partait violemment à reculons devant un van, un objet inconnu ou une pression trop forte pour lui, une traction sur la longe un peu trop coercitive à son goût, qu’un autre cheval n’aurait pas senti. Il tremblait comme une feuille à la moindre occasion, c’était une pauvre petite chose dominée par sa peur dont l’homme était le catalyseur de réactions.
J’apprenais rapidement que ses plus terribles phobies étaient le feu (fumée, ainsi que toutes poussière soulevée lui ressemblant), les souches d’arbre, les autres chevaux, le van, les hommes, l’eau, le bruit du fil électrique…et qu’il était impossible de lui toucher les oreilles sans qu’il ait de violentes réactions de défense. Je commençais alors à lui faire découvrir le monde à ma manière.
J’avais par expérience remarqué que plus le cheval était libre dans son encolure, moins ses réactions de peur étaient violentes. En effet, un jour que regardais un ami cavalier monter son cheval, l’animal s’était focalisé sur la porte du manège faisant des écarts violents à chaque passage, sans atténuer ses embardées de toute la séance, lorsqu’il me le proposa pour l’essayer (le cheval étant par ailleurs dressé à tous les airs du Grand Prix et était un habile professeur), je fis le tour du manège rênes longues pour faire connaissance et l’animal passa la porte du manège sans y prêter attention. Dès lors je généralisais l’expérience et l’appliquais entre autre à mon nouveau cheval, ce qui me permettait de ne pas l’affoler d’avantage et de ne pas tomber comme certains cavaliers avant moi.
Je l’emmenais partout, en extérieur le plus souvent possible, dans d’autres écuries, dans de petites épreuves pour découvrir d’autres carrières et manèges, d’autres objets, je voulais lui forger une expérience dès le plus jeune âge pour ne pas subir à vie les conséquences innées et acquises de sa sensibilité.
Plusieurs réactions de peur étaient possible : la surprise immédiate qui le faisait s’affaisser de plusieurs dizaines de centimètres d’un coup pour se préparer au détalage latéral dans le sens opposé au danger; ou bien la peur “prévenue”, oreilles pointée sur un lointain danger, croupe déviante, corps en préparation d’esquive, comme c’était le cas pour une forme inconnue en extérieur, un manteau perché, la tribune, un autre cheval arrivant en face et la liste est longue.
Pour se rassurer, Kelso entreprit de tout apprendre par coeur, chaque détail de son entourage était mémorisé de façon très précise afin d’évoluer dans un environnement connu. Malheureusement, ce fut une préoccupation de chaque minutes car plus il connaissait un endroit, plus il en connaissait également les modifications (la personne dans la tribune à croisé ses jambes, le chien qui était assis s’est couché, hier il n’y avait que deux chaises, les bosquets n’étaient pas taillés, les fleurs blanches sont nouvelles de la nuit, la souche d’arbre à été tournée, la pelle à crottin n’était pas mise dans ce sens…), Kelso me racontait le jeu des 7 différences à chaque tour de piste, ce qui finissait par me désemparer; surtout qu’une fois rassuré sur un oeil, il fallait recommencer de l’autre.
Néanmoins, assez rapidement, il commença à me faire confiance et à s’en remettre à moi dans de nombreuses situations. Un jour, nous étions partis à trois en promenade mais lors du retour, mes deux accompagnateurs en retard prirent à peine le temps de me prévenir et se mirent au galop pour rentrer plus vite. Ne voulant pas apprendre au jeune cheval le retour rapide aux écuries, je décidais de ne pas les suivre, prenant le risque d’affoler Kelso qui se retrouvait seul; l’instinct grégaire a déjà causé quelques accidents. Il n’en fut rien, il resta au pas parfaitement calme et à l’écoute ce qui fut un véritable atout, n’ayant confiance en aucun autre cheval ni en l’homme en général, je prenais progressivement une place privilégiée dans son entourage, nous étions deux, et c’était suffisant, formant progressivement le binôme relationnel que les chevaux ont souvent tendance à créer entre eux. Ce comportement nous sauva le jour où, âgé de 4 ans, nous partions en promenade avec un autre cavalier montant un 3 ans et persuadé d’avoir un cheval bien éduqué. C’était sans compter sur quelques cofacteurs : deux chiens de garde se jetant sur les barrières d’une pépinière où brûlait un feu crépitant… Kelso d’abord en tête hésita, j’attendais rênes longues qu’il eut  analysé la scène mais l’autre cavalier s’agaça et décida de passer devant pour montrer l’exemple, mais le jeune cheval fit violemment demi-tour, percuta Kelso de plein fouet, et partit ventre à terre, traversa la route sur laquelle par miracle aucune camion ni voiture ne passait à ce moment, et le cavalier embarqué disparaissait au loin à travers champs, direction l’écurie. Kelso qui avait commencé par imiter le fuyard en faisant demi-tour accepta l’immobilisation et nous ne furent pas mis en danger. Une relation de confiance mutuelle s’installait, ce qui ne l’empêchait pas de sursauter ou de de se déporter à longueur de temps, mais je pouvais maîtriser toute situation dangereuse.

Notre découverte de l’éthologie vers ses 7-8 ans nous permis d’affiner la désensibilisation sur certains points précis, de travailler sur le timing, et les mises en situations. Ce qui ne m’empêchait pas de faire toujours des erreurs mais toujours riches en apprentissage.
Ce fut le cas au Haras de la Cense : Magda, Tutcho, Kelso et moi allions vers la petite rivière pour apprendre à Kelso le contact avec l’eau. L’animal me donna une leçon d’humilité dont je me souviendrais à vie. Le premier jour, une heure eut raison de sa résistance, nous étions étonnée de l’intensité de sa phobie, la notion de pied mouillés semblait pour lui intolérable, et même Tutcho qui s’y plaisait grandement ne lui transmit pas l’idée que ce puisse être agréable. Finalement, nous passions dans la rivière plusieurs fois de suite.
Le lendemain, nous repassâmes montés en licol, mais Kelso se bloqua dès l’arrivée, rien n’y faisait, il s’était transformé en tonneau figé et sourd muet. Énervée de ne pas voir les bénéfices de la leçon d’hier, je descendais, lui fit céder à la pression pour approcher le nez de l’eau, j’insistais, il fallait qu’il y aille. Kelso se recroquevilla au bord de l’eau sous mes exigences, puis effectua un magnifique saut de pied ferme pour retomber de l’autre côté de la rive, pieds secs. J’étais pour ma part restée accrochée à la longe, et fut emportée par le cabri, vol plané inattendu, dont l’atterrissage fut quelque peu douloureux mais surtout humide, à plat dos sur les cailloux au milieu de la rivière. Tel est pris qui croyait prendre.

Aujourd’hui, Kelso est le plus sûr des chevaux que j’ai monté en extérieur malgré son état d’alerte permanent, il me suffit de le mettre face au danger en liberté surveillée pour qu’il garde l’immobilité à l’arrivée d’un convoi de quads, motos, chasseurs assoiffés, moissonneuse batteuse, jet d’eau géant pour champ de maïs… de plus chaque sursaut se fait maintenant sur place sans détalage la plupart du temps.

Sur les conseils d’une internaute, j’achetais il y a quelques jours « quand le cheval à peur » de Véronique de Saint Vaulry, je fus d’abord rassurée dans tout ce que j’applique avec l’animal depuis toujours intuitivement ou en étant passée par l’éthologie, confortée par exemple dans ma perception de l’importance de la liberté de l’encolure pour réduire les réactions du cheval mais j’y découvrais aussi mes failles : autant j’accepte avec compréhension et empathie ses angoisses légitimes, vers lesquelles il sait qu’il doit aller toucher du nez l’objet de ses inquiétudes avant de poursuivre sa route, autant ses réactions constantes sans raisons (à mon sens) me rendent aujourd’hui moins tolérante qu’avant.
“c’est le cheval qui décide de ce qui lui fait peur.” Saint Vaulry
“Autant admettre que certaines sources de peur nous sont indétectables, prêter systématiquement attention à ses angoisses, pour le rassurer et l’accompagner : une attitude équitable qui portera ses fruits sur le long terme.” Saint Vaulry
En effet, quelque soit l’objet de sa peur, fatigante car quotidienne, j’ai aujourd’hui du mal à accepter qu’il se raidisse dans son dos, se durcisse dans sa nuque, perde ses allures, sorte de la main et des aides, se traverse et donc sorte aussi de la rectitude ce qui remet en question tout le travail de dressage et son respect aux aides de cheval dressé. Réaction bien humaine ma fois sur laquelle je vais devoir m’assoir, je crois bien.
“Choisir un cheval impressionnable, c’est accepter l’idée de consacrer du temps, de la patience et de l’intelligence au travail sur la peur.” Saint Vaulry
“Refuser au cheval inquiet le droit d’examiner l’objet de sa peur, c’est lui interdire de se rassurer.” Saint Vaulry
Je l’emmenais donc hier matin sur notre ballade habituelle en décidant de l’écouter d’avantage, de le comprendre et de le suivre dans chacune de ses angoisses, il se prit au jeu et m’emmena pointer du nez tous les recoins effrayants dont je ne me doutais pas.
La difficulté est de prendre du recul sur ses habitudes, de se remettre en question chaque jour, d’être toujours capable d’évoluer, et se persuader que le jour où l’on sait, c’est alors qu’on ne saura plus rien.

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Un commentaire

pour “[JdD] – Peur”

  1. zaude :

    Bravo pour ton humilité, ta clairvoyance et ton retour aux sources malgré votre dressage si avancé!
    J’espère avoir le même esprit de remise en question dans quelques années quand je croirais que Néli est passée dans la cour des grands!

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